Maître

Publié le 22 Novembre 2015

Picasso. Maya sautant à la corde.
Picasso. Maya sautant à la corde.

J’enseigne à des enfants âgés de 9 et 10 ans qui m’appellent « maître ». N’est-ce pas délicieux, suranné, d’un autre temps ? « Maître Yves, je voulais vous dire que... », « Bonne soirée maître… », etc. Je n’ai obligé personne, cela leur vient spontanément. À défaut d’avoir des enfants moi-même, je connais ainsi la menue joie d'être le maître de mes élèves. Certes, je ne suis pas le Pérugin, et aucun n'est Raphaël. Mais quand même... Je ne vais pas bouder les petits bonheurs et autres ratés de notre relation particulière. Ceux-ci me prêtent certains pouvoirs que je n’ai pas, comme celui de parler parfaitement l’allemand. Un jour, la catéchiste (vous avez bien lu) les interrogeait sur la façon de dire dimanche en allemand. Elle voulait leur montrer que les Germains avaient des origines païennes. Dimanche. [Soleil-jour en allemand]. Ils lui ont spontanément répondu : "Demandez au maître, lui, il sait !" . Et c'est vrai qu'à force, je barbote un peu d'allemand. Suffisamment bien pour aller les chercher durant nos leçons de langue. Ce qu’ils ne savent pas c’est que je ne pourrai pas lire Goethe dans le texte, et encore faudra-t-il qu’un jour ils en entendent parler, ce qui n’est pas gagné. A contrario, ils oublient de m’attribuer certains mérites qu’ils n’imaginent même pas. On ne le leur dira pas. Je lis partout que l’école primaire est catastrophée. Sur le terrain, je n’en remarque rien, sauf en français qui est une langue déjà presque morte. Mais sinon, mis à part que le ver est dans la pomme, je ne vois pas d’autre mal qui rongerait l’école plus que notre société : consommation + grand spectacle = recrudescence de mégalomanie précoce. Il faudrait changer le monde, l'école à elle seule n'y peut rien. Et il n'y a pas de sot métier. L’avantage des petits (9 et 10 ans) est qu’ils restent relativement épargnés, et j’y mets mon honneur de maître de leur ménager un espace où s’instruire et rêver. Par exemple, nous avons notre petit musée, où ils apprennent à distinguer un Miro d’un Picasso. Petite gymnastique du cœur et de l’esprit, matière à raconter des histoires. Quelques mythes d’un autre temps où le temps était arrêté. Ainsi, ils sauraient vous conter les péripéties de Dédale et Icare que vous-mêmes vous ignorez sûrement. Dans la classe, tout le monde n’a pas forcément d’affinité avec ce qui fait le fond de ma personnalité. Et le sentiment est réciproque. C’est la vie. Certains enfants sont déjà terriblement cyniques. Il y a bien des chances qu’ils finiront matérialistes. Ma vie de poussière d’étoiles et de semelles au vent leur restera une énigme. Tous cherchent à me plaire cependant, l’engeance de même. Ma foi, la nature. Le cœur de l'enfant est non seulement naïf, il a besoin d'identification. Et je suis la loi. La plupart d'entre eux ont encore la chance d’évoluer dans un environnement bienveillant et il faut beaucoup pour décevoir l’amour d’un enfant. Alors je suis bienveillant, du moins j'essaie et y parviens plutôt souvent. Mais j'ai aussi mes humeurs lunaires pour lesquelles je demande des excuses la plupart du temps. Ils comprendront plus tard. C’est seulement dans quelques années qu’ils seront à même de porter un jugement définitif sur ma personne. La plupart m’auront oublié à 30 ans. D'ailleurs je n'en demande pas tant. Certains changeront de trottoir à l’adolescence. Et de belles jeunes femmes, les joues empourprées se passeront une main timide dans les cheveux quand elles me croiseront surprises dans un train de la région. Je travaille depuis suffisamment longtemps avec des enfants pour que cela commence à arriver de temps en temps. Même 10 ans plus tard, dire bonjour avec des yeux bienveillants. Je suis autant éducateur qu’enseignant, la vie ne se limitant pas aux mathématiques, et je suis plutôt sévère en la matière. Au travail, mes amis ! Je déteste parler dans le bruit et avoir le sentiment que l'on ne m'écoute pas. Sévère d'accord, mais aussi affable et indulgent. Je me sens plus à l’aise avec les enfants qu'avec cette vie de façade de mes congénères adultes. J'aime leur esprit aristocratique et créatif. Les touts petits m’intéressent particulièrement. Je leur trouve quelque chose de terriblement sérieux mais surréaliste. Dieu est un enfant de 5 ans qui joue au trictrac. « Maître, purée vous avez vu dehors le gros nuage », rapide coup d’œil par la fenêtre qui me donne un sourire en coin : effectivement un beau nimbus blanc roule à flanc de montagne. « Non, je n’ai pas eu le temps de regarder les nuages. J’avais du travail ». Ce petit n’est pas le plus assidu à suivre la leçon, peu importe, il a compris l’essentiel : le mystère ds nuages et du ballet aérien des oiseaux dans les vignes. Peut-être sera-t-il poète ? Possible, probable, peu importe. Son regard d'enfant est encore tout neuf et c'est cela qui me plaît tant.

Rédigé par Monsieur Yves

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