De Sollers et de Nietzsche

Publié le 5 Février 2016

Giovanni Giacometti. Paysage des Alpes suisses.
Giovanni Giacometti. Paysage des Alpes suisses.

Je me reconnais beaucoup dans Philippe Sollers, sa guerre du goût, sa recherche d'Italie, son sens du mystère et de l’infini. Mais Philippe Sollers est habité d’une dimension jupitérienne qui n’est pas la mienne, non pas par choix mais par destinée. Une question de corps dirait l’intéressé lui-même. Lui a longtemps plu aux femmes avec facilité selon ses propres aveux. Cela façonne une personnalité en lui donnant un optimisme qui n’est pas le mien. Dois-je l’envier ? Non. Je suis qui je suis, ou comment devient-on ce que l'on est. À chacun son fatum, je me contente de ma fortune. De fait, je suis plus sombre et à la tête de quelques vraies contradictions internes qui se traduisent évidemment en tensions corporelles. Le labyrinthe et le Minotaure. Mais on apprend à vivre avec ses faiblesses et inadaptations. On en devient que plus authentique, c’est-à-dire plus tragique - plus fort et intelligent - que si on prenait l’option de se tromper soi-même comme nous pousse à le faire en permanence la société du spectacle ambiant. De fait, Philippe Sollers aime beaucoup Nietzsche pour qui, dans Une Vie divine, il a inventé une vie qui n’était pas la sienne. Dans ce roman fort sympathique au demeurant, Sollers s’imagine en Nietzsche duquel il admire la prose et la plume. Tous les deux sont en effet d’infatigables écrivains qui sans peine forcent notre respect. Mais je vois une différence qui les sépare, Sollers est un homme de la mer dont il possède la typique fluidité sociale. Tout l’inverse de Nietzsche. C’est pourquoi le personnage d’Une Vie divine n’est finalement que partiellement conforme à celle du pamphlétaire allemand. Si je suis à chaque fois étonné de la similitude des goûts que je partage avec Philippe Sollers (Picasso, Mozart, Heidegger, l’Italie, un certain catholicisme, Stendhal, Nietzsche, et bien d'autres choses encore), c’est pourtant plutôt au destin de Nietzsche, plus sûrement que Philippe Sollers lui-même que ma vie ressemble, la folie finale en moins, du moins suis-je assez optimiste pour l'espérer. Vous en voulez des preuves ? Les Alpes suisses, les séjours répétés sur la côte ligure (Sollers lui s'établira plutôt à Venise), une vraie solitude, la marche, une attirance pour l’Italie et la spontanéité latine que je ne possède pas mais qui me fait du bien et qui m'inspire. Sur l’amoralité, tout le monde sera d’accord. Sur la vanité et le sérieux de la science, rien à redire. Sur l’aristocratie du goût et de la pensée, une évidence. Sur l'art, un sens de l'érotisme. Sur la question du catholicisme, une complexité où je serai plus proche de Sollers que de Nietzsche. Celui-ci a beaucoup reproché au christianisme (et à raison d’ailleurs !) ses balivernes d’épiciers sur la vérité. Ce qu’il n’y a pas vu à mon avis, c’est le sens du mystère, la poésie de la liturgie et le rituel magique de la transsubstantiation, toutes choses qu’en tant que protestant du 19e, il n'avait pas été personnellement initié durant l'enfance. Et on ne refait pas tardivement une éducation. C'est pourquoi il faut élever ses enfants dans la proximité du mystère, des choses aussi simple que d'allumer avec eux un cierge dans une belle église. Pour s'y retrouver, Nietzsche se perdra d'ailleurs sur les chemins des Alpes suisses afin de se retrouver au plus proche du ciel. L'éternelle quête de l’être avant l’oubli de l’être. Une vie divine. Il y a un certain point où l'athéisme le plus intelligent rejoint la pointe de la foi la plus authentique. Prenez Maître Eckhart ! Car malgré tout, les pages de Nietzsche sur le christianisme constituent la plus lucide des critiques de ce que je qualifierai de christianisme matérialiste de tous ceux qui ont besoin de voir pour croire. Vous avez là la figure du catéchiste dans toute sa splendeur ! Tous ces superstitieux assoiffés de justification par les miracles les plus terre à terre, tous ces bigots prisonniers du que va-t-on penser des plus petites manœuvres de ce que l'existence contient de plus bas en termes de négation des instincts et de mise à l’écart du vivant. Avec Nietzsche, toute cette humanité puérile et nihiliste, affalée dans le confort de sa surréalité petite bourgeoise, y prend définitivement pour son compte, ou l'art de philosopher à coups de marteau. Il tend le miroir à tous ceux qui nient la vie dans sa complexité et ses joies les plus évidentes. Comment pourraient-ils se trouver beaux ? A l'opposé, Nietzsche est doux avec celui qui sait composer avec le tragique de la vie. Le gai savoir. Et le voici qu’il nous gratifie même de quelques pas de danse sur les chemins sinueux qui surplombe la mer ligure, ou qui sillonne un vallon des Alpes suisses.

Rédigé par Monsieur Yves

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