Les dieux grecs

Publié le 3 Mars 2016

Andy Warhol "D'après Picasso".
Andy Warhol "D'après Picasso".

Il est un secret des mieux gardé que je vais vous révéler ici : en fait, les dieux ne sont jamais morts. Certes, leurs voix n’atteignent pas les foules ; to the happy few, signait d’ailleurs Stendhal. Car qu’est-ce qu’un dieu, sinon un nom, un élément de langage qui commence à parler ? Chez les premiers chrétiens, pétris de grec, Dieu est le Verbe. Et sans conscience, sans langage, jamais les hommes n’auraient rendu de cultes aux Immortels. Je suppose que la plupart d’entre vous n’a jamais lu Homère et Sophocle ; ou alors, mal, superficiellement et sans conviction. Car les dieux du panthéon grecs jalousent le secret de leur existence. Ils ne parlent qu’aux héros de l’invisible, ceux qui, à force de volonté, ont payé de leur coeur le droit de voir. Mais sachez-le, si ces divinités vous honorent un jour pour votre loyauté ; alors le miracle se produit. Subitement, vous vous rendez compte qu’en fait vous êtes accompagné partout où vous allez ; vous pressentez que le moindre de vos gestes est pesé. Chacun de vos choix, chacune de vos voix intérieures vient de bien plus loin que vous ne l’imaginiez. Une présence à la fois apaisante et angoissante semble être sur vos pas ; vous vous retournez, vous vérifiez l’horizon : une sorte de nuée. Du fin fond des âges Homère remonte à votre rencontre et les dieux se mettent à vous parler. Vous êtes ému par la tournure d’un vers, la beauté d’une métaphore, la lucidité d’un sentiment. Le lendemain matin, quand l’aurore retire ses doigts de rose, vous savez que cette fois-ci vous ne serez plus jamais seul. Chacun habite en lui une complexité que la raison est trop étroite pour porter. Le matin, après un café vite avalé, vous franchissez le pas-de-porte un peu pressé, vous vous précipitez vers le train qui va vous transporter vers votre routine familière : métro, boulot, dodo. Mais sur la montagne en face de vous, une tonalité de lumière, un chant d’oiseau, une inclinaison du soleil levant, et entre les pins là-bas, une brume. Et ce sentiment d’être regardé. Elle est là, elle vous laisse une impression de grande beauté éthérée comme la grâce propre. Sa puissance vous impressionne. Elle, c’est Athéna, la Déesse aux yeux pers. Et il est perçant son regard qui vous radiographie les tripes. Même dans le noir, elle ne vous laisse plus d’ombre où cacher vos pensées. La voici qui connaît mieux que vous tout ce que vous avez sur le cœur, et bien plus encore. Vous vous sentez reconnu. Alors, pareil aux héros de la geste homérique, vous aussi vous mettez-vous à pleurer quelques chaudes larmes. Tout le monde a besoin d'amour. Un jour, abasourdi par ces vérités qui se dévoilent, vous prenez la plume pour témoigner de la présence des dieux. Vous dites à la face du monde, oui, Athéna, la Déesse aux yeux pers m’habite. Je la vois de l’œil qui ne voit pas. Il ne sert à rien de luter car elle est invincible, la fille du Roi, Celle qui compte parmi les Immortels. Tout grec que vous êtes, vous faites votre coming out. Évidemment, vous passez pour un fou. Saint-Paul disait déjà que ce que le langage a de plus puissant n’est que folie aux yeux du monde. Mais au fond vous n’en avez cure. Vous savez que leur cécité est plus sûrement folie que votre contre-folie propre. Vous reprenez le texte : Homère, Sophocle. Le grec est ciselé, seul le diamant rivalise en éclat. Vous êtes Antigone. Vous êtes Achille. Vous êtes Ulysse. Vous faites le choix des dieux que vous préférez à la vraie folie des hommes. Jeune, vous avez sauvé votre honneur sous les murs de Troie la poulinière. Vous avez préféré la vie aux promesses d’immortalité qui endorment. Poseidon vous en veut car vous vous êtes défait de son fils le Cyclope qui dévore les hommes. Par miracle, vous êtes sorti intacte du trou de l’oubli, du chant des sirènes. Vous n’avez qu’une ambition, aller vers vous-même, retrouver Ithaque. Pour cela, vous avez confiance en la voix des dieux. Athéna vous aime et partout vous précède, gracieuse et légère, de son pas subtil.

Rédigé par Monsieur Yves

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