Allégorie des Quatre saisons

Publié le 22 Novembre 2015

Bartolomeo Manfredi. Allégorie des Quatre saisons.
Bartolomeo Manfredi. Allégorie des Quatre saisons.

L’écriture présente plusieurs analogies avec la musique. Thème, variation, harmonisation, fondamentale, dominante, sous-dominante, modulation, mélodie, nuance, rythme, improvisation. Ici et là, les exigences sont les mêmes : pratique quotidienne, étude, arpèges, gammes. Ce blog au fond n’est rien d’autre qu’un carnet de gammes. De même, je m’essaie au piano. Apprentissage autodidacte. L'ivoire résiste, les doigts fusent et se confondent. J’avance lentement et avec peine. Ma main gauche est particulièrement rebelle. J’ai plus de facilité avec la musicalité des mots qu'avec celle du piano. J’en développe un petit complexe. J’ai des amis musiciens. Éducation musicale stricte, parents professeurs ou virtuoses pour la plupart. Cela n’a pas été mon cas. Enfant, je voulais faire du tambour - une question de rythme et de la forte impression que j’imaginais faire sur mon entourage - rêve de petit garçon - on m’a mis au piano : Une poule dans un champ, Trois petits soldats, Für Elise, l'abysse d'ennui du solfège aux yeux d'un enfant de 8 ans. Je refuse l'affront, trop impertinent, aucun intérêt, j’abandonne rapidement. Je préfère alors la tenue du ballon. Centre-avant, plein de malice et de vivacité, avec une énorme volonté de gagner, j’étais un attaquant prolifique. Le plaisir de l’instinct, de la lutte au corps à corps, de cette sorte d’intelligence irrationnelle qui vous devance et vous dicte de sa main le geste à faire, la nuance. Et la balle au fond des filets, la jouissance, l’éclatement passionnel, le but est atteint. Éternel recommencement. L’honneur et la gloire, fantasme de toute puissance et en avant la musique. Plus tard, je retrouverai cette malice et ces qualités instinctuels dans une autre affaire qui est celle des adultes consentants. J’étais un enfant épanoui, malgré l’échec des études du piano. N'ayant hérité aucun répertoire de mes parents, tout seul, j'ai du me faire une culture musicale. Tout y a passé. Sauf la musique pop-rock, vaste vacarme que j'ai toujours détesté. Passion certaine et curiosité insatiable : rap, musiques afro-américaines, jazz, musiques du monde, techno, chansons à guitare, musique classique. J’en suis dorénavant à chercher dans le répertoire lyrique. Immense, spirituelle, magnifique. C’est qu’effectivement, avec l’âge un certain classicisme de mise est devenu chez moi une évidence. Sans doute mes visites régulières à l’Italie toute voisine. Milan, Gênes, Levanto, Pise, Livourne, Lucques, Florence, Sienne, Rome, Naples, Salina, perdue dans les eaux bleues de la Méditerranée méridionale où l’on dit qu’Ulysse s’est laissé traîner par le chant des Sirènes. Mais aussi, en remontant : Venise, que j’ai découverte comme dans un rêve éveillé au soleil levant d’un matin d’été sur le pont supérieur d’un bateau qui me ramenait en Europe. Bologne, Ravenne. L’Italie éternelle. Autant de villes qui pour certaines me sont désormais franchement familières. De chez moi, je vais à Florence presque comme on va à Berne (la capitale de mon pays, la Suisse). Ici comme là-bas, je me suis déjà sérieusement perdu dans les ruelles de sa ville historique. Dans une ville, j’aime les petites allées qui potentiellement mènent à l’impasse, les chats des arrière-cours, l'odeur de lessive qui goutte sur ma tête, les grands pots fissurés de végétations luxuriantes. Depuis, je m'intéresse à Venise, vers laquelle, tous les matins, un train direct file tout droit depuis chez moi. Mon premier rapport à Venise, avant même d’y avoir mis une seule fois les pieds, fut lié à la Kabbale, la mystique juive de son vieux ghetto. J’avais été fasciné par le syncrétisme greco-egypto-judéo-chrétien que présentait une certaine littérature vénitienne. Port métropolitain et golf ouvert sur l’orient et l’Afrique du nord. Al-Bunduqia, le Golf des Vénitiens, en arabe médiéval. Venise la sérénissime, creuset vivant et éternel de la culture italienne. Influences maures et arabo-andalouses, alexandrines, grecs-byzantines, romaines et allemandes, mais avec une affirmation forte de ses valeurs propres et un puissant esprit d'indépendance. Une preuve qu’un jour il y a eu une grande civilisation européenne. Rien à voir donc avec l'ersatz bien-pensant du sketch ambiant. Retour à la musique. De Vivaldi, comme tout le monde, je connaissais superficiellement ses Quatre saisons, inscrites au patrimoine universel. Plus jeune, je m’étais essayé à quelques uns de ses opéras. Mais je n’étais pas prêt. Trop de clavecin. Je préférais alors Verdi, mais on y revient. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de Venise, et je me suis laissé apprivoiser. Tout d’abord, à Berlin dans le quartier des musées. Assis au soleil, j'observe le genre humain aller et venir dans les allées de leurs jardins. Chaque jour, une jeune violoniste - sûrement une étudiante du conservatoire - joue l’intégrale du premier violon des Quatre Saisons. En voilà une qui pense Vivaldi, rêve Vivaldi et se nourrit quotidiennement de Vivaldi. Plutôt jolie fille. Que dire ? L'effet est total, je suis conquis. Je reviens donc régulièrement. Je m'assieds là, au pied d'une colonne dorique. Et je laisse l’hystérie de la ville contemporaine, l’art qui n’en est pas un, la coke et les parties technos à d’autres que moi. J’ai toujours aimé le son acoustique du violon. Sentir le bois qui vibre. Rien à voir avec n'importe quelle reproduction. J’ai travaillé durant une année dans un bâtiment voisin du conservatoire de ma ville natale. Souvent, quand le soleil était agréable, je m’asseyais sur un banc. Le bâtiment, trop ancien pour être isolé, forçait les musiciens à ouvrir les fenêtres. Et j’écoutais alors tranquillement travailler les étudiantes de la classe avancée de violon. Souvenir. Pouvoir heureux de la nostalgie. Je retrouvais la même qualité de solitude et la même ambiance dans les jardins des musées de la capitale allemande. Au son de ce violon, je me faisais l'oreille. J’approfondissais l’œuvre de ce prêtre populaire, dont on sait qu'il était roux. Pour Vivaldi, il faudra néanmoins attendre. Le fruit prend ses quatre saisons. Simple projet au cœur de l’hiver, le raisin est récolté à l’automne dans toute la région. Approcher lentement pour mieux se laisser pénétrer. Les bonnes choses mettent du temps à se laisser apprécier. Il en est de l'amour comme de la musique. Et on pourrait poursuivre ainsi en proposant de nombreux exemples. Tenez, prenez l’Éthique de Spinoza en philosophie. Frottez-vous y, tenez le coup, traversez un océan de doute. Atlantique. Pacifique. Sa logique géométrique vous semble alambiquée ? Persévérez ! Et un beau soir de lune favorable à la lecture, entre deux lapées de liqueur maltée, lumière !.. Subitement, voilà que l’Éthique de Spinoza est constellée à votre système. Sublime. Comme ce matin. Première neige sur le manteau rouge de l'automne, mort ou renaissance à venir ? Dans tous les cas, garder le cap, ne pas rester insensible et s'étonner à loisir du mystère de la vie.

Rédigé par Monsieur Yves

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