De ceux qui ont fait la civilisation

Publié le 15 Novembre 2015

Rembrandt. L'homme en costume oriental.
Rembrandt. L'homme en costume oriental.

Pendant très longtemps, avec l’accumulation permise par le raffinement culturel, les hommes ont regardés le ciel. L’homme entier - celui de la tradition alchimiste européenne - a non seulement observés méticuleusement la course des étoiles, mais il est parvenu - ô grand miracle d’une ère d'avant l’électronique et des technologies de pointes - à comprendre la régularité des astres et à associer leur incidence sur l’histoire des hommes. Dans la tradition greco-latine, chaque planète visible à l’oeil nu a d’ailleurs reçu le nom d’une divinité. Dans l'ordre, Mercure - Mars - Jupiter - Saturne. Il faudrait lire La pensée sauvage de Lévi-Strauss pour bien comprendre le bricolage culturel des Anciens. Mais je propose de revenir sur ce sujet une autre fois. Des étoiles qui portent le noms des Dieux, un nuancier subtile et un classement par correspondances de l'ensemble des choses et des faits qui n’a rien à envier - bien au contraire - aux méthodes scientifiques d’aujourd’hui. Si cela n’est pas un signe de grande civilisation alors que doit-on penser des errements minables de notre époque ? Certes, le rationalisme, le positivisme scientiste du 19ème siècle ne garderont de cette accumulation de savoirs que la partie la plus évidente. On évacuera l'analogie et l'imaginaire de tout cela. Les hommes des sciences nouvelles se lanceront le défi de déchiffrer l’insondable profondeur des Univers. Aller au bout de la raison, ne rien conserver du sacré. Nous en avons déjà parlé dans un billet précédent. Remonter jusqu’au point zéro du jaillissement. Noble projet, mais voué à l’échec. D'ailleurs, plus personne n’en est dupe. Tour de Babel. Nos fusées et nos télescopes dressés vers le ciel pour chercher une preuve matériel de l’absence de Dieu. Autrement dit, on aimerait expliquer le commencement par autre chose que la poésie... Il faut lire Pascal pour comprendre ce qu’il y a d’absurde dans cette position. Attention. Style ancien. Demande un petit effort intellectuel d’interprétation. Effort particulièrement difficile pour notre époque. Je le sais et je m’en excuse d'avance de vous l’imposer. « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient, elle est au-dessus, et non pas contre ». « Il y a peu de vrais chrétiens. Je le dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient mais par superstition ». "La piété est différente de la superstition. Soutenir la piété jusqu'à la superstition c'est la détruire ». "La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n'est que faible si elle ne va jusqu'à connaître cela ». "La raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle se doit soumettre ». "Les athées doivent dire des choses parfaitement claires. Or il n'est point parfaitement clair que l’âme soit matérielle ». "Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté ; notre raison est toujours déçue par l’inconstance des apparences : rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient ». « Si l'homme s'étudiait, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se pourrait−il qu'une partie connût le tout ? ». Génial, non ?

Où trouver le tout aujourd’hui ? Sûrement pas dans les sciences froides, ni même dans les sciences humaines. Je ne vais pas pour autant cracher dans la soupe. Même si je n’y comprends pas toujours tout, je suis toujours content de tomber sur un papier ou une émission qui parlent de matière noir ou de boson. Le roman à mystère de l’univers se remplit de quelques pages nouvelles. Mais plutôt que se rapprocher du tout, l'esprit moderne accumule à ne plus savoir où mettre, compartimente et divise pour mieux régner. La savoir universel se réduit alors en petites luttes de chapelles. Décidément, il faut penser que l’être humain a définitivement l’esprit de cléricature. La majorité semble tout du moins plus intéressé par l’ordre social que par la galaxie infinie qui nous surplombe. Cette trainée de lait maternelle qui trace le ciel d’été. Galaxie, du grec gala, galaktos qui signifie « lait ». Mystère de la foi. Celle que précisément Pascal nous disait plus haut qu’elle est autre chose que la superstition. Foi, cette fois-ci du latin fides « confiance » > fidèle, fier, féal. « J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal », clamait très joliment Rimbaud. La foi est donc un acte de fidélité à l’origine, la Mère (nourriture du lait maternelle), le Père (la parole du Père). Trouée dans le ciel. Béance de l'être. Mystère de la foi.

Par leur science ancienne, les civilisations qui ont fait ce que nous avons été jusqu’au 18ème siècle, possédaient un savoir plus sûrement totale que nos universités actuelles. Pleine comme un beau soir de lune où je pense à toi. A contrario notre culture se meurt. L'infertilité est galopante. Les hommes et les femmes ne font tout simplement plus de bébés en suffisance. Le mariage pour tous et l'adoption nous viendront-t-ils en aide ? En attendant, notre culture souffre de divisions. Tour de Babel, où la multitude des petits savants ont perdu la volonté de communiquer entre eux. Chacun y va de sa petite spécialité, de sa petite cuisine, de sa petite chapelle. Promotion des semblables, allégeance au parti, lettre de recommandation, récitation du credo, lecture du monde avec œillères.

Pascal : "La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir". Depuis près de trois siècles, l’Alchimiste se fait manifestement rabrouer de toute part. L'homme préfère les petites mesquineries au comble de son âme. Il faut sûrement y voir une protection. Tout un continent fait l'autruche devant la béance d’être simplement là, jeté dans le monde. N’aller pas croire, je préfère quand même être né en 1976 - déjà juste par fierté de l’être sous le signe chinois du dragon - plutôt qu’en 1720. J’essaie simplement de mettre des mots sur un état de faits, quelques constatations. Les anciens - Lévis-Strauss encore lui, mais on y reviendra bientôt c’est promis - possédaient une science symbolique où l’ensemble du réel était classé dans un système de correspondance. Ce qu’il nous reste de plus vivant aujourd’hui de cette manière de voir le monde se nomment la liturgie chrétienne et l’astrologie, deux vieilles antiquités que vous êtes nombreux à vouloir nous en débarrasser. Comment peut-on encore s'intéresser à ces vieilleries ? Mystère de la foi. Un Starbuck Café plutôt qu'une Église ! L’astrologie européenne est sans doute l’un des plus vieux vestige encore vivant de notre âme ancienne. Classement en 12 signes, 5 planètes, 4 éléments, 3 natures, 2 luminaires. 12-5-4-3-2-1. Mathématiques pythagoriciennes. L’ensemble du vivant symbolisé. Tout y passe, même les fleurs. Il y en a ainsi de feu, mutable, donc Sagittaire. Certainement un peu trop ésotérique pour vous, mais on a pourtant là l’un des secret les plus fascinant de l’Univers. Le plomb se transforme en or. Les chiffres dansent comme les étoiles tournent sur nos têtes. L’Éternel recommencement de Nietzsche, comme le vieux philosophe allemand, l’astrologie nous chuchote que par essence le monde est de nature tragique. La globalité est bien ce qui caractérise le mieux tous les anciens système de pensée. La liste des génies universelles qui se sont occupés de cette affaire est d’ailleurs impressionnante.

Sargon, Hammourabi, Hésiode, Hippocrate, Platon, Aratos, Hipparque, Cicéron, Marcus Manilius, Théogène, Dorothée de Sidon, Crinas de Marseille, Critodème, Balbillus, Chéremon, Sulla, Scribonanius, Séleucos, Teucros le Babylonien, Ptolémée, Lucien de Samosate, Tertullien, Acquila, Samuel de Nahardeia, Maxime, Antiochus d’Athènes, Sextus Empricus, Origène, Prophyre, Censorinus, Antigone de Nicée, Anatole d’Alexandrie, Firmicus Maternus, Ephraïme de Syrie, Héphestion de Thèbes, Saint-Augustin, Eudoxe de Cnide, Proculus d’Athènes, Euctémon, Eutocis d’Ascaton, Pachtos, Lydos, Paul d’Alexandrie, Varâha Mihira, Rhetorius, Stephane d’Alexandrie, Assourbanipal, Theophile d’Edesse, Mash’ allah ibn Athari al-Basri, Omar Mohamed ibn al-Farrakan al-Tabari, dit Alfraganus, Sahl ibn Bishr ibn Habib ibn Hani, dit Zahel Benbriz, Ja’kub ibn Ishak al-Kinî, dit Al-Kindî, Hunein, Mohammed ibn Zakaria ar-Razi, dit Razes, Abu Bakral-Hasan, dit Albubater, Yahya ibn Ghalib Aku’Ali al-Khaiyat, dit Albohali, Ali ibn Ahman al-imrami, dit Embrani, Maslema, Mohamed ibn al-Hasan ibn al-Haitham al-Basari al-Misri, dit Abu’Ali, Mohamed ibn Ahmad Abu ar-Rajhan al-Biruni, dit Aliboran, Ali ibn Abi ar-Rijal, dit Abenragel, Kaik’us, Ali ibn Ridvan, dit Abenrudian, Guillaume de Conches, Platon de Tivoli, Jean de Salisbury, Abrham Ben Meir ibn, dit Avenarius, Kamateros, Jean de Séville, Jean de Tolède, Gérar de Crémone, Moshe ben MAimon, dit Maïmonide, Mizami de Samarcande, Adélard de Bath, Hermann le Dalmate, Bernars de Tours, Giovanni Sacrobosco, Robert Grosseteste, Yehuda ben Moshe, William de Bergum, Alphonse X de Castille, Roger Bacon, Gérard de Sabbionetta, Guido Bonatti, Saint-Thomas d’Aquin, dit Docteur Angelicus, Giovanni Campani, dit Campanus, Arnaud de Villaneuce, Asdent, Pietro d’Albano, Egidius de Tebaldis, Cecco d’Ascoli, Léopold d’Autriche, Michel Scotus, Alvaro de Ovieda, Saint-Albert le Grand, Giacomo Dondi, Havel de Strahov, Petrus de Alliaco, Jean d’Eshenden, Prachatice, Jan Sindel, Terzyssko, Johanes Stöffler, MArtin de Lencice, Johammes Cracowiensis de Hassfurt, Ficin, Regiomontanus, Galeotti, Johannes Lichtenberger, Vàclac de Pacova, dit Pacocvsky, Pic de La Mirandole, Pfibram, Luca Gauric, Jörg de Helmstedt, dit Faustus, Agrippa de Nettesheim, Sud de Semanin, Philippe-Théophraste Paracelse, Mélanchton XXX, Johannes Carion, Joachim Camerarius, Gogava, Grisogono, Jérôme Cardan, Lvovicky de Lvovice, dit Leovitius, Nostradamus, Rheticus, Fabri de Budèjovice, Yehuda Löw, Junctin de Florence, Valentin Naibod, Thaddeus Hàjek de Hâjek, etc. etc. sans oublier Galilée, Francis Bacon, Tommaso Campanella, Johannes Kepler.

Et encore, par fatigue, j'y ai coupé court. Quel gratin ! C’est bien autre chose que la montée des marches du Festival de Cannes. Des Summériens, des Egyptiens, des Grecs, des Romains, des Arabes, des Andalous, des Perses, des Juifs, des Italiens, des Français, des Prusses, des Scandinaves, des Slaves, etc. etc. J'ai encore une vie devant moi pour m'en aller chercher dans un bon dictionnaire l'entrée de tous ces gens là !

Nier tout cela. N’avoir même pas l’imagination qui s’allume et se met à voyager devant pareille évocation, ça n’est vraiment pas aimé ceux qui ont fait la civilisation.

Rédigé par Monsieur Yves

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