Du combat de Jacob avec l'Ange de Dieu

Publié le 7 Novembre 2015

Paul Gauguin. L'Ange et Jacob.
Paul Gauguin. L'Ange et Jacob.

En plusieurs lieux riches d’histoire, au fil des âges d’or et des renaissances, on a trouvé dans Platon la matière à alimenter la méditation des élites. Cela est tellement vrai que nombreux sont ceux qui ont répété à l’envie (et jusqu’à saturation) la formule célèbre qui dit que toute l’histoire de la philosophie occidentale est un long commentaire dans les marges de l’œuvre de Platon. Occidentale ? Pas seulement ! Egyptiens de la Haute Antiquité, académiciens byzantins, Arabes et Andalous de l’âge d’or de l’Islam, Perses millénaires, sérénissimes Vénitiens, Florentins médiciniens, idéalistes allemands, existentialistes russes… Platon et encore Platon. Il faudra vraiment attendre le 19ème siècle pour voir l’idéalisme platonicien faiblir réellement sous les assauts du triomphe matérialiste de l’histoire de la philosophie : empirisme, positivisme, dialectique historique, phénoménologie,… L’exil de Platon sous les canonnades de la raison procédurière, l’évacuation de tout mystère. "Prométhée en enfer » : Camus, dans « L’Exil d’Hélène" : « Les Grecs ne sont allés ni au bout de la raison, ni au bout du sacré ». « Il existe un tragique méditerranéen qui n’est pas celui des brumes ». Camus nous expliquent qu’à la tombée du jour, il s’élève des eaux sombres d’une baie tranquille une sérénité qui nous fait comprendre que si les Grecs ont exalté le sentiment tragique, c’est à travers la beauté qu’ils l’ont fait. Retour aux Grecs, donc à Platon. La poésie naturelle ne saurait être celle du roman naturaliste. Laideur de la misère sociale chez Zola, de la nausée philosophique de Jean-Paul Sartre. Je ne cherche pas à dire ici que ceux-là ne méritent pas l'attention qui a été la leur dans l'histoire de la littérature. Voilà deux écrivains dont le génie m’oblige plutôt à l’humilité. Aucun anathème mais un simple plaidoyer pour la prise en compte de l’ensemble du réel qui en aucun cas ne peut faire l'économie de Platon. Tout du moins, une certaine manière de lire Platon, qui n’est sûrement pas la façon universitaire ou celle d'un préjugé négatif des esprits frileux. On a par exemple souvent opposé Spinoza à Platon. L’immanence contre la transcendance. Je pense que cela est une erreur et le signe d’un manque de souplesse spirituelle. Les grands philosophes ont toujours eu ce mérite de dévoiler une vérité qui en dit bien plus long sur leurs lecteurs que sur la réalité. Et je ne prétends absolument pas échapper à la règle. J’ai ma manière de lire Platon, d’apprécier Platon. Dieu seul sait si pourtant certains jours j’ai lutté contre Platon. Et sûrement, je lutterai encore. Cela me rappelle la manière dont Jacob - dont on retrouve l’histoire dans la Genèse - lutta au corps à corps contre l’ange de Dieu. Je croirais m’en être débarrassé, que toute la vie une blessure à la hanche subie dans l'échauffourée me rappellera à l’ordre de la nature divine des choses. Peu importe le divertissement généralisé mis en place pour nous le faire oublier, on ne peut fuir l'essentiel. La psychanalyse parle de béance de l’être, de gouffre intérieure. La Bible ne dit pas autre chose. Pour ma part j’affirme qu’à moins de se tromper soi-même sur soi-même - et cela ne dure toujours qu’un temps limité avant les trompettes du rappel - il est impossible d’évacuer de soi la béance de l’être. Platon a passé sa vie à essayer de mettre des mots sur cette vérité. Il a exagéré dans la morale et le détachement, mais son essai est digne d'être médité. Au-delà de toutes les apparences et des jouissances terrestres, il y a un indescriptible, un imaginaire, qui est la clef de voûte de tout l’édifice. La vie est un voyage sans temps, une sorte de nostalgie. Et comme le chantait Homère, le plus grand des poètes et des gardiens de notre mémoire, il existe une force qui toujours nous ramène vers le souvenir. Autrement dit, chacun cherche Ithaque. Camus encore : « Les Grecs se sont battus pour la beauté », le monde actuel semble plutôt faire le pari de la laideur. Les Grecs et tous ceux qui les ont suivi n’ont donc pas chercher à épuiser ni la raison, ni le sacré. Il est d'humaine nature - la divine - de ménager le monde rationnellement à partir de son imagination. Le monde d’aujourd’hui a grandement besoin de revenir à Platon dont on retrouve nettement la trace sur les plafonds des plus belles Églises d’Italie. A vouloir faire de la matière notre seul horizon, se pose à nous l'énigme qui nous mène inévitablement à l’absurde. Au cœur même de l'immanence, la transcendance. Le mystère de la foi. Le verbe sanctifie et donne vie au chaos. Le monde était tohu et bohu. Dieu dit que la Lumière soit et la Lumière fut. La relation monde-esprit est un rapport de réciprocité. Don et contre-don. Ici la leçon est autant grecque que biblique. Quand il n'en est pas ainsi, la civilisation sombre dans l'abstraction. L'épuisement. La dépression collective. Alors, s’éloignent les doux rivages de notre maison commune. Vogue Ulysse ! Plus qu’en la révolution, il faut espérer une nouvelle renaissance.

Rédigé par Monsieur Yves

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