Vanitas vanitatum (ou du surhomme chez Nietzsche).
Publié le 26 Octobre 2015
Soyons amers. Une forme de santé après tout... Je reviens de Florence. Le néoplatonicisme médicinien, l'humanisme, les génies universels, Leonardo, Giotto, Dante, Galilée, Michel Ange, Pic de la Mirandole, le Titien, l'Antiquité grecque nourrie de christianisme, et partout et en tout lieu, la figure humaine. Le surhomme est donc dans la peinture... dans la sculpture... d'où l'épopée et la poésie. Et quelle peinture... et quelle sculpture ! La plénitude et la grâce mises en formes. L'homme homme, la femme femme. L'homme comme lunette du monde, incarnation du monde, l'homme encastré dans une transcendance qui le dépasse... l'homme entier et éternel comme archétype... Une manière incarnée de lire Platon. Face à de tels trésors de civilisation, je suis songeur. En comparaison, le narcissisme ambiant actuel me paraît bien puérile. Il traîne avec lui un parfum d'absurde. Car à effacer la parole, on déshumanise l'homme en le réduisant à ses fonctions biologiques... Et aujourd'hui règne la mécanique froide des corps. On dort, on bouffe, on baise... mais tout cela sans le rêve. Et l'amour, sans la poésie, autant s'en passer... Vanitas vanitatum, omni vanitas, sic transit gloria mundi. C'est le verbe qui donne la vie, le sel du monde, la mythologie commune des amants, tout le reste n'est que matière morte et poussière minérale.
Certains - et tous ceux qui ne connaissent que de notre philosophe le "Dieu est mort" sorti de tout contexte - pensent que Nietzsche a prétendu tuer Dieu. Ou encore, que celui-ci nous aurait enjoint à nous dégager de cette idée folle. S'ils savaient... Nietzsche n'a jamais prétendu nous débarrasser de Dieu... de la moraline, des bigots et du puritanisme, je suis d'accord... mais de l'éternité et de l'imagination créatrice... absolument non ! La modernité du philosophe ressemblait beaucoup à celle de Picasso en peinture. Plus qu'à un progressisme - ce à quoi on réduit trop facilement l'idée de modernité - on a dans ses livres un appel à retourner à la transparence et aux source de l’instinct. Nietzsche part du simple constat que je répète ici : du sommet de sa prétention, la modernité et la civilisation européenne pensent avoir pu se passer de la poésie. Dieu est tombé devant le culte nouveau de la raison absolue. Antienne kantienne des droits de l'homme. Charabia charlatanesque de la morale universelle. Égalité, liberté et fraternité factices. Autant d'illusions dont Nietzsche a compris les conséquences avant tout le monde. Quand l'horizon des gens se limitent à la crétine mise en spectacle de leur petite personne, aux discussions nourries de lecture des journaux gratuits, la langue souffre et avec elle la vision du monde et la pensée. Chaque jour, on brûle la Bibliothèque d'Alexandrie. La langue se réduit comme peau de chagrin et dorénavant il se dit des choses horribles dans ce qui fut un jour du français. Certains survivent avec 800 mots de vocabulaire. Qui dit mieux ? Jusqu'où rampera l'analphabétisation déshumanisante ? Une jeune femme que je connais est supposée avoir un baccalauréat. L'autre jour, elle ne comprenait pourtant pas le mot "consensus". Elle est par contre une habituée des réseaux sociaux qu'elle consulte compulsivement. La voici la liberté nouvelle, le vide nihiliste de Nietzsche. Aurait-on pu franchement inventer une meilleure technique d'asservissement que celle-ci ? A force de réduction, la culture s’avilisse jusqu'à en perdre sa fonction. La langue se meurt. C'est pourtant elle qui fait la civilisation. Nihilisme. Nietzsche avait tristement raison. L'homme sans poésie n'est tout simplement plus un homme. La modernité a tué Dieu, et il y faudrait dorénavant un surhomme pour s'en sortir. Mais l'homme - Ecce homo - n'est que ce qu'il est. Humain, trop humain. Une chute dans un corps. On laissera donc à celui qui pense avoir tué Dieu, le privilège de l'illusion. De Dieu ou de l'imbécile, il ne fait d'ailleurs aucun doute de savoir qui à la fin de l’histoire aura le dernier mot. "L'audacieux mortel que son orgueil entraîne à braver dans les dieux leur force souveraine, s'il prétend l'ignorer, par les pleurs l'apprendra à ses dépens". - Sophocle
/image%2F0453822%2F201307%2Fob_57091b_capture-d-e-cran-2013-07-12-a-16-34-20.png)