Ecce homo (Et voici l'homme).
Publié le 10 Novembre 2015
Je lis chez Jung (on ne lit pas assez Jung) : "L'Occidental est fasciné par "dix mille choses"; il voit le particulier; il est emprisonné dans le moi et les choses; inconscient de la racine profonde de tout être". Et juste plus loin, "Ce préjugé mène par exemple l'exégète protestant à interpréter Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous (version catholique de Luc 17:21) comme parmi vous au lieu de en vous". Détails, dites-vous ? Qui s'inquiète aujourd'hui d'exégèse évangélique ? Pas vous en tout cas. J'imagine bien que vous avez d'autres soucis et occupations, d'autres chats à fouetter selon l'expression d'usage. Personnellement, j'y vois plus qu'un détail; je dirai même une différence fondamentale qui explique bien des choses de nos manières d'être. Car même en ces temps où plus personne ne pratique, et où plus personne ne croit (ou tout du moins croit ne plus croire), le parmi vous vaut sa nuance par rapport au en vous ou au-dedans de vous. A ironiser, on peut même y voir le basculement historique qui a précipité avec lui toute l'histoire moderne occidentale. Vous pensez peut-être que je ponds là une ineptie, et pourtant non, je ne plaisante pas. Ou bien à peine. Juste une pointe de provocation, un simple mot d'esprit. Je défends mon identité romaine à laquelle je suis attaché.
Avec la Réforme donc, Le Royaume de Dieu est parmi vous. Dorénavant, le juste est celui que Dieu bénit par les "dix mille choses" auxquelles il est fasciné, autrement dit, par l'ampleur et l'étendue de son moi. Un philosophe français aurait dit par sa mise en spectacle de lui-même. Le voici le Royaume de Dieu nouveau. Existentialisme de surface. Absence de la racine profonde de l'être. Il n'est désormais plus question de dévoilement à soi-même, mais d'impressionner le "moi je" par l’illusoire pouvoir qu'il a de diriger sa vie. Prométhée en enfer. Ne nous y trompons pas, il s'agit là d'un véritable renversement métaphysique : l'emprisonnement du moi dans les choses du monde. Autrement dit, en termes plus techniques, nous avons affaire à une métaphysique du sujet où dorénavant le "moi je" est la norme transcendante de toute chose. Nombreux sont ceux qui pensent que le christianisme portait en lui cette révolution. Cela n'était au fond qu'une question de temps. Il aura fallu les Lumières et la Réforme pour que la révolution éclate au grand jour. Jung parlait d'éducation de l'Esprit européen qu'il opposait volontiers à l'âme orientale, plus profondément introvertie et connectée à son imaginaire. Pourtant, n'oublions pas que les premiers philosophes européens étaient des Asiatiques : Thalès, Anaximandre et Héraclite, dit l'obscure. Proches du Verbe, proches de la racine. N'oublions pas non plus, qu'une certaine manière d'être catholique, allant de la Renaissance au 18ème siècle, sera elle-aussi irriguée à ce courant là. Cela nous a par exemple donné Venise, ses peintres et ses musiciens. Être catholique avant le 19ème siècle, c'était accepter la chair (donc le péché dans l'imaginaire chrétien) comme une nécessaire condition existentielle de surface. La racine de l'être nous assurait quant à elle qu'au fond tout le monde était sauvé. Baiser et ripailler quand vous le pouvez pauvres gens, mais restez fidèles à vous-mêmes, au grand tout, au Soi ! Autrement dit, à chacun de vivre sa vie comme il le peut, selon les accidents de son parcours, à condition de garder vivante en lui la flamme intérieure de l'esprit. Malheureusement, cette manière excise et joyeuse (la foi dans l'être porte comme fruit la joie dans le texte évangélique) de vivre la dualité fut un scandale pour beaucoup. Et l'ensemble des petits bras et courts de pensée finiront par se venger contre cet esprit licencieux. C'est au 19ème siècle, si tristement matériel, que sonnera le glas d'une époque bénie où le Royaume de Dieu était en nous, au-dedans de nous, au-delà de nous. Les adeptes du Christ seront dorénavant de tristes épouvantails en soutane noirs et les catholiques rivaliseront avec les protestants sur leur propre terrain du parmi vous. La tendance nouvelle sera au puritanisme généralisé, à la fausse perfection affichée des hypocrites de tout bord. Tout cela finira évidement par se saturer et produire l'effet inverse dès le sortir des deux guerres. Alors, à l'absurdité de la pudibonderie répondra l'absurdité de l'obscénité matérialiste et obligatoire pour tous. Mozart incompris, Vivaldi réduit à ses Quatre saisons, Venise visitée en surface, à la va vite, Florence rayée de la carte, Michel-Ange à peine effleuré, son plafond de la Sixtine jamais autant visité et photographié, et pourtant aveugles ils ne voient pas.
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