Pessimisme culturel

Publié le 27 Décembre 2015

Marie Madeleine méditante.
Marie Madeleine méditante.

Plus personne ne lit ! C’est une lapalissade que de le dire. Des bibliothèques entières, des librairies pleines de papiers que personne ne lit vraiment. Céline l’exprime avec son génie de manière très burlesque dans son Entretien avec le professeur Y. Les vacances payées, les dernières minutes pour Lololulu, la télévision, le cinéma, les soldes à Paris ou Milan… Plus personne ne lit, tout comme plus personne ne peint… les écoles d'art n'enseignent même plus la peinture !.. ou alors enfumer son monde en barbouillant quelques aplats de couleurs peut suffire à faire carrière… ou autrement dit, l'effondrement de la longue tradition européenne (conservée quelque temps vivante en Amérique latine - fortement influencée par la culture baroque des Jésuites qui l'avait acculturée). Tout s’est simplifié pour le pire, au même titre que notre âme millénaire s’est effilochée… On a retiré aux gens les outils langagiers qui leur permettraient de savoir d'où ils viennent et où ils vont. Commentaire… Commentaire du commentaire. Ça barbote, ça gazouille. La parole se réduit à sa fonction maternelle de contact primaire. La langue entretient au mieux 1000 mots de vocabulaire sur les 300'000 entrées du Petit Robert… même les Inuites ont plus de 50 mots différents pour désigner la neige et les peuples archaïques des forêts tropicales des taxonomies végétales d'une complexité qui n'a rien envier à nos universités. Qu'est-ce donc sinon une déchéance, un retour au barbouillage de l'enfance de toute une société ? Ou alors une fixation sur les simplicités anxieuses de l'adolescence. Il faut absolument s'amuser, voilà le nouveau mot d'ordre généralisé. Car que risque-t-on de trouver dans les livres ? De l’ennui ?… sans doute… pour la plupart. Une rencontre avec eux-mêmes ? Seulement pour les meilleurs. Ceux qui acceptent le risque de la confrontation au langage… Le langage est la mise en perspective des instincts au travers d'une culture. Le grand démêlement. Et la littérature est le lieu par excellence de cette confrontation. Le lieu de sa pratique et de son maintien. Longue tradition européenne... Le parlêtre l'appelait Lacan. Ceci est peut-être difficile à comprendre pour ceux d'entre vous qui ne sont pas familiarisés à ce genre d'idée, mais nous sommes avant tout notre langage et notre discours intérieur, tout du moins nos instincts se filtrent à travers la parole. Certes, les émotions et les passions ont leur importance cruciale, mais ce qui est spécifiquement humain est leur mise en mots. Plus la langue est pauvre, plus l'existence l'est aussi. Toute la tradition européenne depuis le logos d'Héraclite a attribué à la parole le pouvoir de mettre en existence la vie… Platon ? Le monde des idées comme le vrai réel. Epicure ? Le discours philosophique comme médecine de l’âme. Le christianisme ? L’incarnation du Verbe comme source de vie… puis vinrent Saint-Augustin… Descartes… Spinoza… Pascal... Montaigne... Hegel… Schopenhauer… Nietzsche… Heidegger… Lévinas... Foucault… Lacan… Sollers… Mais qui lit encore ces gens-là ? À quoi bon perdre son temps. Le vide spirituel de l’époque est sidérant. Au lendemain des attentats du Bataclan les slogans disaient : « Vous êtes tous super ! », « Même pas peur ! », "On ne va pas arrêter de s’amuser pour autant ». Tout se résume là dans ces quelques mots vides de sens... l'absolu de l'époque revient à un hédonisme benêt qui refuse de se questionner. À quoi bon ? Amusons-nous ! Notre inévitable part d’ombre, nos paradoxes, nos instincts claires obscurs, nos contradictions... tout ça par pertes et profits… Surtout ne pas s’affronter soi-même, préférer coûte que coûte le vide de l'adolescence. Nihilisme d’une civilisation en bout de course. Parole à Héraclite : « Si le bonheur consistait dans les plaisirs du corps, nous dirions heureux les bœufs quand ils trouvent des pois à manger ». Civilisation bovine à qui l'on jette de pois chiches en pâture. J’interrogeais des enseignants en fin de carrière pour un travail sociologique sur le changement social. Tous sont unanimes et déclarent avoir constaté un changement flagrant datant des 10 à 15 dernières années. Que se passe-t-il ? Les enfants ne font preuve de plus aucune constance. Incapacité à se concentrer et mémoriser. Ruine de la langue française. En réécoutant les bandes de mes entretiens avec eux je suis sidéré par l’ampleur que prend le phénomène dans leurs discours. Cela donne le sentiment d’assister à rien de moins qu'une révolution anthropologique d’importance majeure comme le furent en leurs temps la révolution industrielle de l’Europe au 18ème ou la révolution agricole du Néolithique. Le livre a du souci à se faire et si ça n’était que cela, tout irait bien.

Rédigé par Monsieur Yves

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