Chantal Delsol

Publié le 8 Août 2015

Chantal Delsol

L'été et les vacances sont l'occasion de beaucoup de temps libre. J'en perds passablement à quelques occupations futiles. Ma foi paresser est aussi nécessaire à la détente de l'âme, sauf quand elle vire à l'alénation. J'ai quand même été constructif depuis le début de l'été. J'en ai par exemple profité pour réorganiser de fond en comble mon monde. Mais les occupations les plus intelligentes restent celles de la méditation du soir en me promenant dans les jardins du Rhône ou dans les ruelles du vieux village au milieu du ballet aérien des hirondelles, le petit déjeuner dans le jardin où je me gave de fruits de saison, le léger footing dans la lumière juvénile d'un matin d'été, la cuisine estivale à la manière crétoise ou italienne, mordre à pleines dents dans les tomates mûres et encore chaudes de soleil du potager paternel. Et bien sûre, la lecture : cette nourricière de l'âme. Je viens d'acquérir un nouveau fauteuil à bascule. C'était l'objet qui me manquait pour profiter au mieux de ma bibliothèque. Et me voilà immédiatement absorbé dans un livre. Je découvre Chantal Delsol, une auteur croisée à un carrefour de la toile et dont le billet m'avait tout de suite accroché. J'ai emprunté deux essais à la bibliothèque universitaire de Fribourg. Aujourd'hui, j'ai presque lu d'une traite plus de 120 pages de l'un d'entre eux : Le Souci contemporain. Je crois que cela doit être la première fois que je lis sérieusement une femme philosophe. Simone Weil dans laquelle j'avais mis beaucoup d'espoir m'a rapidement ennuyé. Et si j'ai lu Hannah Arendt, je n'ai pas toujours tout compris. On dira que Chantal Delsol parle le langage de mon époque et écrit directement en français. Et je suis émerveillé par le nombre de perles que je retire de cette lecture, par sa lucidité, sa juste mesure et sa bienveillance typiquement féminine. Je n'aurai pas le talent pour bien le dire avec mes mots, mais les hommes ont toujours un petit quelque chose d’extrémiste dans leur propos. Je ne dis pas qu'une femme ne peut pas lui emprunter ce défaut, mais cela n'est pas le cas de Chantal Delsol qui reste très féminine dans sa pensée.

Dernièrement, je réfléchissais au christianisme. Baigné dans cette culture durant mon enfance, j'ai toujours eu le sentiment de comprendre et d'être capable d'interpréter sa liturgie pour lui donner un sens. Mais je dois aussi constater que ce dernier est en rupture avec l'homme d'aujourd'hui. Croire littéralement en sa mythologie après l'avènement de la pensée scientifique est une chose qui m'est impossible, et je vois même d'un mauvais œil ceux qui s'y adonnent naïvement. Certes, le christianisme aboutit avec d'autres à certaines des conclusions les plus intelligentes de notre époque : sur le constat de l'impasse matérialiste comme politique exclusive du bonheur terrestre, sur la vision de la vie comme phénomène transcendant qui dépasse notre temporalité individuelle, sur la dénonciation des limites de la raison et de la société technicienne. Mais il y a irrémédiablement aussi plusieurs choses qui me fâchent à son contact : à commencer par la croyance et prétention à une révélation historique qui au final empêche grandement la qualité de ce que peut être le meilleur de son fond d'émerger à la surface d'un vernis de 20 siècles de prétentions théologiques à la vérité. Mais aussi et encore, à la culpabilisation des instincts les plus vitaux de l'homme. Le christianisme, à la suite de Platon en Grèce, souhaite un homme qui soit aussi désincarné qu'un ange. Un ami me parle souvent du dépassement des instincts primaires pour justifier la moindre de ses inclinaisons, moi je trouve que son discours est exagéré et revient à la tactique du faible et du jaloux qui jamais n'aurait la véritable humilité de s'avouer comme tel. La virilité est aussi la capacité à reconnaître ce qui motive la défense de nos intérêts. La fausse humilité s'efface derrière un idéal présenté comme une vérité absolue. Et c'est précisément de cela que je m'entretenais avec lui il y a quelques jours. J'avais essayé d'affûter ma pensée en argumentant contre la religion et contre Platon. Ma position était résolument nietzschéenne. J'accusais l'idéal de désincarnation, l'empathie obligatoire et l'humilité déshonorante de manœuvres obscures d'aspiration à un pouvoir pervers qui n'ose pas s'avouer . Au fond je comprends bien l'idéal chrétien ou platonicien, mais je refuse d'en faire des normes morales car ils n'ont qu'une valeur poétique qui ne seront jamais la réalité de la grande majorité des hommes. Et quand je lis sur Wikipédia l'hagiographie du Saint Curée d'Ars dont l'on m'a fait visité la pieuse demeure enfant, je me dis qu'un tel homme n'est un saint qu'à la hauteur de sa propre illumination illusionnée. Mais cette forme de paradis gagné sur terre répandu au reste de l'humanité, cela s'appelle un anti-humanisme, ou une maladie collective dans laquelle la vie s'éteindrait plus qu'à coup sûre. Et donner raison au fou morbide - fût-il lui même exalté et heureux, plutôt qu'à la masse des hommes viriles qui ne craignent pas la vie dans sa difficulté, ferait de moi un complice de la maladie. Je crois que j'aime excessivement polémiquer et provoquer et je n'ai jamais eu peur d'une bonne confrontation. Au fond cela participe à affûter ma pensée et mon identité. D'ailleurs, dès le lendemain matin je trouvais des défauts à Nietzsche qui la veille me servait de paravent. Je ne crois pas à son anthropologie qui n'est qu'une inversion des valeurs chrétiennes et platoniciennes. Mais inverser une problématique ne revient pas à la résoudre, et donc au fond le problème de Nietzsche reste à quelque part de même nature que les problèmes chrétien ou platonicien. Là où il vante une éthique du corps et de la puissance, le chrétien se complaît dans l'éthique de la désincarnation et de l'humilité. La vérité de l'homme est à chercher ailleurs : dans la tempérance d'un entre-deux plus réaliste qui est celui d'Aristote : l'homme est tout à la fois puissant et compatissant, capable d'affirmation guerrière comme d'empathie collectiviste et pacifique. Et il n'y a pas d’aveu de faiblesse dans l'empathie et l'amour (sauf dans le cas d'un certain christianisme qui en fait un extrême maladif). Je l'expérimente très régulièrement avec mon petit neveu Robin qui a deux ans. L'homme a un instinct de protection et d'amour paternel qui a tout à fait à voir avec la virilité. Dans son système, et surtout dans son œuvre tardive, de cela Nietzsche ne sait pas bien rendre compte, et surtout, il s'égare dans son idée de surhomme qui n'est qu'un avatar tardif du roi philosophe de Platon ou du droit chrétien de tous les catéchismes.

Je suis toujours étonné de ce que Jung appelait la synchronicité. Voilà donc que je dévore ce livre de Chantal Delsol qui correspond parfaitement à mes méditations du moment. Cette dernière met parfaitement en mots l'ensemble de ma réflexion de ces derniers jours. Au fond, il n'y a pas de faux hasard. Si je me suis dirigé vers ses écrits après l'avoir lu sur internet, c'est que ses questions et sa sensibilité sont pour beaucoup les miennes. Delsol parle beaucoup d'anthropologie et d'ontologie. Elle constate la nécessité pour notre époque d'établir une anthropologie humaine réaliste. Voilà une pensée récurrente qui revient sans cesse dans ma bouche. Dans son anthropologie, Delsol décrit l'homme comme animal politique. Pour une politologue, cela était attendu. Mais la voici qui consacre presque deux chapitres à la dimension religieuse, ou plus précisément, à l'interrogation de l'homme face à l'absolu. Pour elle, comme pour moi, l'interrogation sans réponses sur les dimensions obscures de l'existence est un axiome indépassable de l'anthropologie humaine. Toutes tentatives de le nier sont donc soumises à l'échec : ce fut le cas du socialisme d'hier et du libéralisme marchand d'aujourd'hui, qui tout deux pensent que le phénomène religieux et les aspirations spirituelles sont dûs au manque de bonheur matériel pour tous. Et l'on voit bien comment aujourd'hui, alors que dans nos sociétés presque chaque désir trouve rapidement une satisfaction matérielle, la réflexion sur le bonheur atteint ses limites. L'homme, face à sa mort certaine et au malheur qui le touche lui et ses proches, comprend toujours d'instinct ce qu'ont de vaniteux et de médiocre la plupart de ses petites constructions et aspirations. A ne pas encourager l'émergence de l'expression de ce sentiment, à toujours mettre en avant la facilité des réponses matérielles, on se prive de la nécessaire réflexion à un projet social alternatif qui dépasserait la course en avant consumériste pourtant condamnée dans le temps (notamment en raison des limites écologiques de la planète qui nous mette en face de cette vérité simple : la croissance infini dans un monde fini n'est tout simplement pas possible).

A ce titre, Chantal Delsol constate que notre culture est la première de l'histoire à ne pas faire du tragique un sujet ouvert, reléguant les interrogations essentielles qui l'accompagne forcément dans l'isolement individuel. Il y a là de toute évidence matière à de nombreuses souffrances personnelles qui ne trouvent pas de moyen à s'exprimer. Toutes les cultures - sauf la nôtre - ont pourtant toujours fait une place importante et centrale à l'expression de l'absolu et du tragique qui l'accompagne. Chantal Delsol enchaîne ensuite les perles de pensée et de lucidité qui nourrissent fortement ma réflexion et mon intuition autant politique que spirituelle. Elle reprend l'exemple historique du christianisme dans lequel, comme moi, enfant elle a été élevée. Et là, elle dit tout ce que je pense et que j'avais de la peine à exprimer. Le tragique du monde, son irrationalité (dans le sens de l'incapacité dans laquelle nous sommes de le comprendre complètement), le caractère vaniteux de toutes nos constructions en rapport à notre mort certaine, notre refus de siècles de dogmatiques religieuses empoussiérés et ne sachant plus sous l'épaisse couches de la glose faire ressortir l'essentiel dont nous avons pourtant tellement faim, l'expérience de l'histoire, notre désir d'absolu avec le regard du premier homme et non pas les lunettes historiques d'une religion ayant la prétention de l'universalité mais ne sachant pas franchir l'obstacle du temps.

Si j'écris ici ce soir, c'est surtout pour ne pas perdre la trace de cette lecture et pour avoir envie dans un avenir plus lointain d'y revenir.

La facilité présente entretient beaucoup d'illusions. Quand la sécurité et le confort sont tels que l'essentiel n'est pratiquement jamais engagé, alors l'existence se trouve limitée à l'accessoire, mais un accessoire bientôt considéré comme essentiel. Une vie facile ne délivre pourtant pas des problèmes. Notre société est remplie de bonnes intentions qui croient se suffire à elles-mêmes parce qu'elles s'expriment en public (NDLA : pour s'en persuader allez faire un tour sur FB :-D... ces lignes de Delsol étaient écrites en 1999 pourtant...) La sincérité y est, mais la vérité n'y est pas.

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La société contemporaine, à travers le spectacle où elle se raconte, décrit une existence à la fois instantanée et immortelle, ce qui est finalement la même chose. Mais ils s'agit d'une description fausse. Tout ce qui se dit, se fait, se chante, exprime la fraîcheur, la gaieté légère, d'un individu sans réalité.

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La situation-limite est révélatrice de vérités qui sans elle n'émergent pas. Elle dévoile en premier lieu la vérité sur soi. Il suffit d'observer celui qui n'a encore jamais rencontré aucune difficulté grave ni malheur personnel. Sa vie est légère comme une bulle de savon. Il peut se permettre, si tel est son caractère, de s'établir dans l'artifice permanent. Mais le voilà face à une difficulté grave. Enfin, l'on va savoir qui il est, bonne ou mauvaise surprise.

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Sommes-nous différents des gens pour lesquels les religions avaient-été instituées ? Naturellement, nous sommes identiques à eux au sens où la condition humaine nous marque semblablement. Et c'est bien pourquoi nous exprimons le même désir religieux. Mais nous différons de nos ancêtres sur deux points qui finalement se rejoignent : d'abord, parce que le poids des déceptions historiques nous laisse, quand nous ne sommes pas abattus par le découragement, un esprit de pionniers, et le désir de tout recommencer pour ainsi dire à zéro; ensuite, parce que nous avons conquis une liberté de juger que nous ne sommes pas prêts d'abandonner, après avoir vécu en direct les folies des porteurs d'absolu (religieux ou idéologique). Il nous est donc très difficile de nous enrégimenter comme autre fois, et nous imposer, au nom de la religion, un mode de pensée et de comportement réglementaire.

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Les religions ne semblent avoir compris aucun de ces deux aspects radicalement nouveaux. L'homme contemporain, revenu et lassé de tout, exprime son désir d'absolu dans l'innocence et la candeur du premier homme. Et seul l'essentiel peut revêtir pour lui une signification. Mais les religions constituées, parce que très anciennes et très enracinées, ont fini par accorder plus d’importance aux formes. Dès lors, si notre contemporain souhaite méditer avec sincérité sur les énigmes de l'existence, on lui assène un luxe de dogmes et de traditions qui pour revêtir un aspect sacré à l'intérieur de la tradition, ne lui apparaissent pas moins comme des superfluités, au moins par rapport aux questions qu'il se pose. ... Cet individu sincère, qui cherche Dieu à sa manière, en voyant cela croit que l'on se moque de lui. Il voudrait entendre parler de l'absolu et il tombe sur des querelles byzantines à propos de la couleur de la dentelle. Le regard neuf comme Thalès à l'aube de l'histoire, il semble s'être trompé d'époque. Curieux, parfois avide de questions primordiales, il tombe sur des religions millénaires qui tentent maladroitement de l'éclairer en commençant par la fin sans toucher mot de l'essentiel : cette quête inquiète qui n'a pas de mot pour se dire.

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Cette résistance aux changements laisse la religion sur l'Aventin, et accroît la distance entre la masse énorme de ceux qui la considèrent comme un dinosaure miraculeusement préservé, mais inoffensif, et un petit nombre de fidèles de plus en plus guettés par l’extrémisme, parce que ridiculisés et marginalisés. ... L'Eglise se trouve désormais si loin de l'homme contemporain que les ressources lui manque pour le comprendre. Et l'on ne persuade pas un incompris. ... C'est pourquoi elle se tourne avec espoir vers le Tiers-Monde. ... On dirait qu'elle aspire à remplacer ses fidèles par d'autres, comme ces gouvernements de l'Antiquité qui voulaient changer de peuple. Ce qui traduit une contradiction profonde : si cette religion ne convient qu'aux peuples pré-modernes, alors elle n'a de justification qu'historique, et nie sa vocation universelle. Son universalité, réalisé dans l'espace, bute sur le temps où elle s'avoue vaincue.

Rédigé par Monsieur Yves

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