L'été

Publié le 5 Juillet 2015

L'été


« Cette région est un curieux mélange d’Espagne et de Provence ».
-Rainer Maria Rilke, au sujet
du Valais.

« Ô Pan, et vous autres dieux qu’on honore en ce lieu. Puissiez-vous m’accorder la beauté intérieure, et que l’extérieur puisse s’accorder à l’intérieur ! »
-Socrate, dans Phèdre
de Platon.


Que l’on ne vienne pas me dire que l’esprit du monde est partout pareil. Chaque lieu à son âme et l’homme enraciné n’est que le reflet des dieux du pays qu’il habite. J’ai grandi ‘Uf der Rier, ce qui dans le patois germanique local veut dire Sur la Lienne, au lieu-dit Uvrier, entre les pinèdes de Nax, les peupliers du Rhône, le vignoble d’Ayent et ses maquis de chênes. Le Mont Christ Roi est ma ligne d’horizon en guise de parfaite Montagne Sainte-Victoire des tableaux de Cézanne. J’ai passé une partie de mon enfance perchée dans les cerisiers à me gaver immodérément du sang de cette terre. Par gourmandise, j’ai souvent volé des pommes, des figues et du raisin sans me rendre compte que je faisais mal dans un pays où l’on partage volontiers mais où l’on ne touche pas à la vigne du travail des hommes. Le silence pour moi ne se conçoit pas sans les stries des hirondelles, le chant des insectes et le son du clocher catholique indiquant 7 heures du matin dans la sérénité parfaite d’un matin d’été. Depuis gamin j’ai aimé la canicule. Sur le plateau suisse des brumes où j’ai habité quelques années, j’ai souffert de sa non-existence et j’ai toujours refusé de comprendre tous les montagnards du pays vantant leur villégiature d’altitude comme le lieu où l’on peut passer l’été au frais ! Soyons très clairs entre nous. Pour moi, un été sans grosses chaleurs n’en est tout simplement pas un. Il ressemblerait à une impossible symphonie où l’accord dominant serait absent. Imaginez la monotonie et l’ennui d’une pareille performance. Sans cadence, pas de rupture de tension et pas de jouissance. La musique, l’amour, le monde, tout fonctionne à partir des mêmes principes et sur le même mouvement. Il y a un plaisir organique et passionnel de la canicule. Elle fait partie de la nécessaire hygiène des corps et des saisons. Certes au paroxysme de la chaleur, la tension est grande et la chaire souffre. Mais la vie ne serait pas la vie sans ces louchées de pure lumière blanche qui jaillissent et inonde l’étendue du ciel bleu. Il y a une qualité de ciel qui ne trompe pas sur la vérité d’un pays. Nous sommes bien ici sur le bassin de récoltes des eaux de la Méditerranée. Je laisse au Rhin le privilège de la Mer du Nord et lui donnerais volontiers au passage Genève la calviniste. Je garde le Rhône, le Pont d’Avignon, le Palais des Papes et le coude d’Arles où le fleuve salue les arènes antiques. Et quelle sérénité le soir venue quand la terre exulte enfin sa peine dans l’odeur ivre de l'aneth et du romarin, quand il est l’heure de répéter le geste antique du pain, de l’huile et du vin, de mordre dans la chaire humide d’une pèche blanche qui coule à vous salir les joues au point d’emporter en vous à jamais la conception effarouchée d’un monde trop immaculée pour être vrai. Les seules vérités sont celles de l'amour, sous toutes ses formes, même quand il se fait maladresse pure, du soleil qui inonde la terre et de la nuit pleine d'un ciel d'étoiles. A défaut de mondanité, ce pays offre le luxe de cette leçon à tous ceux qui reconnaissent dans l'ennui qui y règne la qualité de la méditation. Le Valais a la particularité de présenter de multiples visages à l’image de ses habitants et des ses nombreux étages alpins. Ainsi, le monde a surtout retenu du Valais ses montagnes. Moi, j’ai grandi au pied du bas coteau où jeune adulte, j’ai pris conscience que le chant des cigales qui y résonne au début de chaque été, me reliait non seulement à la longue histoire des hommes, mais a réveillé en moi une mythologie solaire que depuis je n’ai plus jamais cessé d’habiter.

Les arènes d'Arles devant le Rhône. Picasso.

Les arènes d'Arles devant le Rhône. Picasso.

Rédigé par Monsieur Yves

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