Mädchen aus Ost-Berlin
Publié le 10 Août 2013
Au début, je me sentais que très peu en affinités avec Annette. Pour moi, elle représentait une certaine Allemagne que je n'aime pas : l'Allemagne "Curry Wurst" comme j'aime à l'appeler, du nom de la spécialité culinaire berlinoise recouverte de ketchup. Tirés de mes pires préjugés, cette Allemagne là se nourrit mal, s'habille mal, se gave autant de saucisses de porc que d'émissions télévisées abrutissantes, ne jure que pas l'automobile et boit des pintes de bière de 1,5 litres à la fois en écoutant une musique insoutenable pour un mélomane raffiné. Bon, cette Allemagne là, fantasmée comme il se doit, si elle existe vraiment, a plus que sûrement son penchant et équivalent dans n'importe lequel de nos pays européens. Poliment, on appelle cela la culture populaire.
Dans son très beau texte intitulé Le Minotaure, Camus parlait d'Oran, ville populaire par excellence de l'ancienne Algérie française. J'aime ce texte et le recueil d'essais dans lequel il est publié, car il m'a toujours semblé possible d'appliquer tout ce qui y est dit au Valais par opposition aux milieux branchés des grandes villes. Cette fois-ci, j'ai envie de retenir la leçon camusiène au cas de l'Allemagne populaire d'Annette. Camus y dit une chose simple qui m'est toujours resté dans la tête : les milieux instructifs restent souvent encore ceux des joueurs de cartes, des boulomonanes et des sociétés régionales. On chercherait de quoi élever une âme et nourrir notre curiosité dans les milieux artistiques et intellectuels des capitales que l'on y trouverait plus sûrement qu'autre chose le vide et la vacuité. Autrement dit, on a toujours tort de prendre de haut qui que ce soit pour sa position social, et j'ai eu bien tort de snober quelque peu Annette.
Ma sympathie pour Annette s'est éveillé le jour où j'ai compris qu'elle avait été une enfant et adolescente de l'ex-Allemagne de l'est. Soudainement ma curiosité à son égard n'avait plus de borne. Et je profitais de nos cours d'allemand pour la questionner et la faire parler de la République Démocratique Allemande.
Et c'est véritablement l'émotion - parfois proche des larmes que par pudeur personnelle j'ai su retenir de justesse - qui à chaque fois m'a saisi devant la manière simple et sans artifice avec laquelle Annette raconte son répertoire d'histoires. Je n'ai pas la place ni le temps pour les raconter toutes ici. Et il n'y en an pas tant que cela, mais voilà. J'en retiendrais deux.
Le jour de la chute du mur, Annette et sa famille qui habitait une ville de province, s'étaient couché tôt, comme à leur habitude. Ils n'avaient alors ni téléphone, ni voiture comme le plus de 70% de la population est-allemande des années 80. La télévision national, l'organe de propagande par excellence de l'ancienne république communiste, n'avait évidement pas parlé des événements qui se déroulaient à Berlin. Sans téléphone, aucun voisin n'avait été averti par une connaissance de la capitale de ce qui s'y passait. Et alors que moi-même, adolescent de 13 ans peu concerné par ses événements était instruit à la minutes près de tout ce qui se déroulait à Berlin ce soir de novembre 1989, une adolescente un peu plus âgée que moi, elle dont le futur se jouait ce soir là dans les rues de la capitale, dormait innocemment sans même savoir que l'histoire venait de changer. Elle devait attendre les jours suivants à l'école, quand une fille de sa classe lui a dit que ses parents avait pu se balader dans Berlin-Ouest. Annette et d'autres de ses camarades n'ont évidemment pas cru cette enfant et l'ont même traité de folle. Et pourtant, le mur était bien tombé.
L'autre histoire que je retient est celle qui donne le titre à ce billet. En classe d'allemand intensive, nous étions tous un peu fatigués - il avait fait une fois de plus très chaud. Annette a alors décidé de nous faire écouter une chanson de pop allemande, justifiant l'exercice par son côté ludique. Comme de bien entendu, je n'ai pas aimé la chanson. Une sorte de ballade un peu niaise qui compte une histoire d'amour entre un Allemand de l'ouest et une fille de Berlin-est. Mais une fois de plus, le contenu du texte a été l'occasion pour moi de questionner Annette sur la vie en Allemagne de l'est : la propagande anti-ouest, les camps d'entraînements para-militaires pour les enfants (le lancé de grenade était une discipline sportive inclu dans le programme scolaire !). Puis Annette nous a raconté qu'à l'âge de 15 ans, elle et sa classe avaient fait un escapade scolaire surveillée et encadrée comme il se doit au port de Hambourg (enfin sur ce dernier point je ne suis pas sûre d'avoir tout compris car Annette parle très vite). Là, sur une place de la ville elle parle et sympathise avec un garçon du même âge. Quand elle lui dit qu'elle habite en République Démocratique Allemande, le jeune homme de l'ouest lui dit :
-"Mais alors, c'est comme dans la chanson Mädschen aus Ost-Berlin ?"
-"Mädschen aus Ost-Berlin ?", lui répond Annette qui ne connaissait pas ce succès populaire, alors censuré et interdit à l'est.
Sur ce le jeune homme et partit une demie-heure pour aller lui acheter la cassette. Annette a raconté comment elle est rentré en Allemagne de l'est avec cette cassette dans la valise.
Il n'en fallait pas plus pour me faire monter les larmes et comprendre beaucoup de chose sur le pourquoi de tel inclinaison du visage de cette ancienne adolescente de l'Allemagne de l'est. Moi qui avait méprisé la chanson, je me rendais d'un seul coup compte du précieux et de la valeur du trésor qu'Annette venait de partager avec nous. A ce jour, Annette possède toujours la cassette offerte par ce garçon.
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