La petite fille

Publié le 20 Février 2013

La petite fille

En face de moi, l'Autel de la Vierge Marie est blanc, entouré d'ornements bleu-blanc-coloré - mais elle est trop loin pour que je puisse bien voir, et je me promets d'y aller ensuite, aussitôt que les gens seront partis. - Il n'y a que des femmes, jeunes et vieilles; mais soudain voici deux enfants enveloppés de couvertures et de haillons, qui avancent lentement, dans le bas-côté, à droite; le plus grand a posé soigneusement sa main, qui tient quelque chose, sur la tête de son petit fère - ils sont tous les deux pieds nus, mais j'entends un claquement de talons et je me demande bien pourquoi - ils avancent vers l'Autel, arrivent près d'une statue du cercueil de verre d'un Saint, et continuent de marcher lentement, anxieusement: ils touchent tout, regardent en l'air, ils vont, infinitésimalement, dans l'Eglise buvant tout du regard. - Arrivés près du cercueil, le plus petit des deux deux (trois ans) touche le verre, puis va près du pied du mort et touche le verre encore. Alors je me dis : "Ils comprennent la mort, ils sont là dans une église, sous le ciel qui a un passé sans commencement et qui va vers un avenir sans fin, attendant leur propre mort, au pied d'un mort dans un temple sacré" - Et j'ai une vision : je suis avec les deux petits garçons et nous sommes suspendus dans un Univers infini; nous n'avons rien au-dessus de nous et rien en-dessous, rien que le Néant infini, rien que le Néant énorme, nos ancêtres innombrables dans toutes les directions de l'existence, vers l'intérieur, vers le monde d'atomes de notre propre corps, ou vers l'extérieur, vers l'Univers qui n'est peut-être qu'un seul atome dans une infinité de mondes d'atomes, et chaque monde n'étant qu'une figure de réthorique. - En dedans, en dehors, en haut et en bas, rien que le vide et la majesté divine et le silence de cette église pour ces deux petits garçons et pour moi. - Je les regarde partir avec anxiété, quand d'un coup, je suis stupéfait de voir une toute petite fille pas plus haute que de cinquante centimètres - elle a deux ans, un an et demi peut-être - qui trottine à pas minuscules à leurs pieds, petit agneau docile sur le sol de l'église. Ce que le grand frère voulait si anxieusement, c'était en fait de maintenir un voile au dessus de la tête de sa petite soeur, il voulait que le petit frère en tienne l'autre bout; entre eux, sous le dais, marchait la Princesse au Coeur Doux, examinant l'église de ses grands yeux noirs et faisant claquer ses petits talons.

Aussitôt sortis, ils jouent avec les autres enfants. Beaucoup d'enfants jouent dans le jardin enclos devant l'entrée; certains restent immobiles, et regardent, les yeux écarquillés, les statues des anges dans la pierre terni par le temps.

Je m'incline devant tout cela, je me prosterne près de l'entrée de stalle et je sors, jetant un dernier regard sur Santo Antonio de Padua. - Tout est de nouveau parfait, maintenant, le monde est empli des roses du bonheur, toujours, mais aucun de nous ne le sait. Le bonheur consiste à s'apercevoir que tout est un grand rêve étrange.

- Jack Kerouac, Le fellah du Mexique.

La petite fille

Rédigé par Monsieur Yves

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